Quand maman est là… mais pas vraiment là

Il y a une scène très ordinaire.
Une maman est assise à côté de son enfant. Elle lui prépare son goûter, répond à une question, l’aide à mettre ses chaussures. Elle est physiquement là.
Mais son esprit est ailleurs.
Elle pense au travail. À la facture qu’il faudra payer. Au message auquel elle n’a pas répondu. À la dispute avec son conjoint. Elle regarde rapidement son téléphone pendant que son enfant joue. Elle écoute d’une oreille tout en préparant le repas. Elle acquiesce à une histoire qu’elle n’a pas vraiment entendue.
Rien de spectaculaire.
Et pourtant, parfois, c’est précisément dans ces petits décalages que quelque chose se joue.
Il ne s’agit évidemment pas d’être une mère constamment disponible. Aucun adulte ne peut être totalement présent à un autre être humain. Et un enfant n’a pas besoin d’une présence parfaite.
Mais il peut être intéressant de se demander ce que l’enfant rencontre lorsqu’il cherche le regard, l’attention ou la disponibilité psychique de sa mère… et qu’il rencontre quelque chose qui semble ailleurs.
Une présence qui se déplace
Il existe mille manières d’être là sans être complètement disponible.
Être absorbée par son téléphone pendant que l’enfant raconte sa journée.
Penser à une autre conversation pendant qu’il parle.
Continuer à travailler sur l’ordinateur en lui disant « oui, oui, je t’écoute ».
Être préoccupée par les problèmes du couple.
Anticiper déjà ce qu’il faudra faire après.
Être épuisée au point de répondre mécaniquement.
Regarder la télévision pendant que l’enfant joue à côté.
Faire les tâches domestiques avec une attention tellement prise par la liste des choses à accomplir que les sollicitations de l’enfant deviennent presque du bruit de fond.
Parfois encore, être présente physiquement mais intérieurement envahie par ses propres inquiétudes.
L’enfant peut alors apprendre quelque chose de très subtil : pour rencontrer l’autre, il faut parfois attendre, insister, faire davantage de bruit… ou au contraire disparaître.
Ce qui est important ici n’est pas l’événement isolé.
C’est ce que l’enfant peut progressivement construire comme représentation de sa place dans le lien.
« Est-ce que tu me vois ? »
Un jeune enfant ne formule pas forcément :
« Maman est psychiquement indisponible aujourd’hui et cela réactive chez moi une inquiétude quant à ma valeur dans la relation. »
Il va plutôt tirer sur sa manche.
« Maman regarde ! »
Puis encore :
« Maman, regarde ! »
Puis :
« Maman ! »
Et parfois, si le regard ne vient pas, il va faire davantage.
Parler plus fort.
Faire une bêtise.
Interrompre.
Pleurer.
Se mettre en colère.
Ou, à l’inverse, devenir étonnamment sage.
Il peut aussi apprendre à observer sa mère avant même de savoir ce qu’il ressent lui-même : est-elle disponible ? Fatiguée ? Contrariée ? Est-ce le bon moment ? Puis-je demander quelque chose ?
Certains enfants deviennent ainsi très attentifs à l’état émotionnel des adultes.
Ils sentent avant de parler.
Ils anticipent.
Ils s’adaptent.
Et cette adaptation peut ensuite les accompagner longtemps.
Ce qui peut se répéter plus tard
En séance, cela peut apparaître sans que la personne fasse immédiatement le lien avec son enfance.
Une femme peut raconter qu’elle a toujours l’impression de déranger.
Elle attend avant d’envoyer un message.
Elle hésite à demander quelque chose.
Elle se demande si elle n’est pas « trop ».
Un homme peut dire qu’il n’a besoin de personne, qu’il préfère tout gérer seul, mais ressent une profonde déception lorsque quelqu’un ne remarque pas spontanément ce dont il aurait besoin.
Une autre personne peut multiplier les explications lorsqu’elle parle, comme si elle devait absolument retenir l’attention de celui qui l’écoute.
Et parfois, au contraire, la personne parle très peu.
Elle dit :
« Ce n’est pas important. »
« Ce n’est rien. »
« Je peux gérer. »
« Je ne veux pas déranger. »
À demi-mot, quelque chose peut alors se faire entendre.
Peut-être cette ancienne question :
« Si je ne réclame pas ta présence, est-ce que tu viendras quand même vers moi ? »
Dans la relation thérapeutique
Ces expériences peuvent également se rejouer dans le cabinet.
Le patient peut avoir besoin que l’analyste soit particulièrement attentif. Il peut être sensible à un changement de ton, à un silence, à un rendez-vous déplacé.
Il peut parfois parler davantage lorsque le thérapeute semble très disponible, puis se retirer lorsqu’il perçoit une distance.
Ou encore tester discrètement la solidité du lien.
Ce ne sont pas nécessairement des comportements volontaires.
Quelque chose de l'ancienne expérience relationnelle peut chercher à retrouver une forme connue.
Non pas pour être répétée exactement, mais parce que c’est avec ce matériau-là que la personne a appris à entrer en relation.
Et parfois, ce qui n’a jamais vraiment pu être pensé revient sous forme de sensation : se sentir de trop, attendre, se faire petit, chercher le regard de l’autre, avoir besoin d’être rassuré sans parvenir à demander.
Et si maman aussi était ailleurs ?
Il serait trop simple de transformer cette question en procès de la mère.
Une mère peut aimer profondément son enfant et être pourtant régulièrement débordée.
Elle peut elle-même avoir grandi avec une mère absente psychiquement.
Elle peut avoir appris à fonctionner en permanence, à faire avant de ressentir, à s’occuper de tout sauf d’elle-même.
Elle peut être prise dans une histoire conjugale difficile, une solitude, une inquiétude, une fatigue immense.
Parfois, elle ne sait simplement pas comment être avec son enfant autrement que dans l’action.
Faire.
Préparer.
Organiser.
Protéger.
Occuper.
Réussir.
La présence psychique ne se transmet pas comme une recette.
Et il arrive que ce qui n’a pas été vécu dans une génération se retrouve, autrement, dans la suivante.
Ce qui mérite d’être entendu
Questionner cette histoire en analyse ne consiste donc pas à chercher la faute.
Il ne s’agit pas non plus de conclure que telle difficulté actuelle vient forcément d’une mère insuffisamment présente.
L’inconscient est rarement aussi linéaire.
Il travaille avec des impressions, des répétitions, des absences, des attentes, des petits moments qui n’ont parfois jamais été racontés parce qu’ils semblaient trop ordinaires pour constituer une histoire.
Une personne peut avoir été aimée et avoir pourtant connu une solitude particulière.
Elle peut avoir eu une mère présente dans les faits et avoir parfois vécu l’expérience de ne pas être rejointe psychiquement.
Ces deux réalités peuvent coexister.
C’est peut-être justement là que la question devient intéressante.
Non pas :
« Est-ce que ma mère était une bonne mère ? »
Mais plutôt :
« Qu’est-ce que j’ai appris, enfant, sur la manière d’être avec quelqu’un lorsque j’ai besoin de lui ? »
Et peut-être aussi :
« Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui en moi lorsque l’autre n’est pas complètement là ? »
La question reste ouverte.
Parce que certaines présences manquées ne disparaissent pas simplement avec le temps.
Elles peuvent continuer à chercher, dans nos relations adultes, quelqu’un qui regarde enfin au bon endroit.





Commentaires