Les réseaux sociaux me laissent un goût amer : entre envie et inaction.
- Nadya Chaffaut
- il y a 5 jours
- 4 min de lecture

Il m'arrive souvent de me dire... mais pourquoi je fais tout ça ?
Je me rends compte que les réseaux sociaux ouvrent en même temps toutes les possibilités et empêchent d’en choisir une seule. Car choisir ce serait réduire la complexité qui définit tout ce que j'aimerais partager.
Envie et inaction se côtoient parfois.
Il suffit de quelques minutes sur un réseau social pour entrer dans un monde où tout semble possible.
Changer de métier. Créer une activité. Voyager seul. Reprendre ses études. Transformer son corps. Rénover sa maison. Devenir visible. Oser parler. Lancer un projet. Trouver l’amour. Recommencer sa vie.
Les réseaux sociaux ont ceci de particulier qu’ils exposent sans cesse des trajectoires en mouvement. Ils montrent des avant/après, des reconversions, des déclics, des réussites, des prises de parole.
Ils donnent parfois de l’élan, de l’idée, du courage même.
Et pourtant, beaucoup décrivent une expérience inverse.
Après avoir beaucoup regardé, ils ne font rien.
Après avoir accumulé les envies, ils se sentent immobiles.
Après s’être sentis inspirés, ils se sentent vides.
Il y a là un paradoxe discret : ce qui élargit l’horizon peut aussi suspendre le geste.
Ce phénomène ne vient pas d’un manque de volonté. Il mérite d’être regardé autrement.
Quand l’esprit est confronté à trop de possibles, choisir devient plus complexe. Choisir, ce n’est pas seulement sélectionner une option. C’est aussi renoncer aux autres. Et renoncer n’est jamais neutre.
Commencer une formation, c’est renoncer à l’image de soi qui hésitait encore.
Créer un compte professionnel, c’est renoncer à rester invisible.
S’engager dans une relation, c’est renoncer à d’autres scénarios imaginaires.
Dire oui à quelque chose, c’est souvent dire non à autre chose.
Or les réseaux sociaux entretiennent un espace où tout semble pouvoir coexister. On peut être entrepreneur nomade, parent parfait, sportif discipliné, artiste inspiré, couple épanoui, personne libre et productive à la fois. Le réel, lui, oblige à trancher. Il impose des limites, du temps, des ratés, de la lenteur.
Certaines personnes restent alors dans un entre-deux épuisant : elles rêvent intensément sans entrer dans l’épaisseur du réel.
En séance, cela apparaît souvent autrement.
On entend :
“J’ai mille idées.”
“Je sais ce que je pourrais faire.”
“Je regarde beaucoup de contenus motivants.”
“Je me sens en retard.”
“Je commence plein de choses.”
“Je n’arrive pas à m’y mettre.”
Derrière ces phrases, il y a parfois une lutte silencieuse. Car passer à l’acte ne consiste pas seulement à agir. Cela engage quelque chose de plus intime : se montrer, risquer l’échec, décevoir une image idéale, supporter d’être débutant, accepter d’être ordinaire avant de devenir compétent.
Rester dans la projection protège parfois de cela.
Tant que le projet est dans la tête, il peut rester parfait.
Tant qu’il n’est pas lancé, il n’est pas critiqué.
Tant qu’il est repoussé, il garde sa promesse.
Le possible peut alors devenir un refuge.
Certaines histoires personnelles rendent cela encore plus sensible. Quand on a grandi avec la peur de mal faire, avec des attentes élevées, avec peu de place pour l’erreur, agir peut réveiller une tension ancienne. Il ne s’agit plus seulement d’ouvrir une boutique en ligne ou de poster une vidéo. Il s’agit, à bas bruit, d’affronter ce vieux sentiment : “si je fais, je serai exposé au jugement”.
D’autres ont appris à désirer sans recevoir. À espérer sans concrétiser. À attendre le bon moment. À remettre à demain ce qui compte vraiment. Le flux permanent des réseaux sociaux vient alors nourrir une position familière : regarder la vie passer depuis le bord.
Cela se voit aussi dans le quotidien.
On sauvegarde cinquante recettes sans cuisiner.
On suit des comptes sport sans bouger.
On collectionne des idées déco sans déplacer un meuble.
On lit des conseils relationnels sans poser une seule question importante à la personne concernée.
On consomme du mouvement sans bouger soi-même.
Et souvent, plus on regarde, plus on se sent coupable de ne pas agir.
Plus on se sent coupable, plus on évite.
Plus on évite, plus on regarde.
Le cercle vicieux peut devenir discret mais tenace.
Il serait trop simple d’accuser les réseaux sociaux. Ils ne créent pas tout. Ils amplifient parfois des conflits déjà présents : peur de choisir, difficulté à renoncer, besoin de perfection, comparaison douloureuse, rapport compliqué au désir personnel.
Ils mettent aussi chacun face à une question délicate :
Est-ce que je veux vraiment cela… ou est-ce que je veux l’image de cela ?
Car voir quelqu’un courir un marathon n’est pas la même chose que désirer courir. Voir quelqu’un quitter son emploi n’est pas forcément vouloir quitter le sien. Certaines envies sont empruntées. Elles séduisent sans nous appartenir.
En analyse, ce thème devient précieux. Il permet de distinguer ce qui vient de soi et ce qui vient du regard extérieur. Il aide à entendre pourquoi l’élan se coupe juste avant l’action. Il interroge la fidélité à certaines peurs anciennes. Il éclaire aussi la manière dont certains vivent davantage dans l’anticipation que dans l’expérience.
Parfois, ce n’est pas l’absence de désir qui bloque.
C’est l’excès de possibles autour du désir.
Et parfois, derrière l’impression de procrastiner, se cache une question plus profonde :
si je commence vraiment quelque chose qui compte pour moi… qu’est-ce que cela racontera de moi ?





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