Des projets qui n'aboutissent jamais... Que cache un petit côté rêveur ?
- Nadya Chaffaut
- il y a 10 heures
- 3 min de lecture

Il y a ceux qui disent : "J’ai mille idées".
Et ceux qui ajoutent, presque en s’excusant : "…mais je ne vais jamais au bout."
Ce n’est pas tant un manque de volonté qu’un mouvement intérieur particulier.
Une manière d’habiter le monde où l’élan est bien là, parfois même débordant, mais où quelque chose, à un moment précis, vient suspendre le geste.
Au début, il y a souvent une excitation.
Une vision.
Un projet qui se dessine très vite, très fort.
On s’imagine déjà dedans.
On anticipe, on construit mentalement, on affine les détails.
Le plaisir est là, presque immédiat.
Et puis… ça s’éteint.
Pas brutalement.
Plutôt comme une flamme qui baisse sans qu’on sache exactement pourquoi.
Là où tout commence (et ne commence pas vraiment)
Ce "petit côté rêveur" n’est pas anodin.
Il raconte souvent une relation particulière au désir.
Faire des plans, imaginer, projeter… permet de rester dans un espace où tout est encore possible.
Rien n’est confronté au réel.
Rien ne peut échouer, puisque rien n’a encore commencé.
Dans cet espace, le désir est intact.
Protégé.
Mais entrer dans l’action, c’est accepter autre chose :
que le projet prenne une forme imparfaite,
qu’il soit vu, jugé, limité,
qu’il ne corresponde pas exactement à ce qui avait été imaginé.
Et parfois, c’est précisément là que quelque chose se bloque.
Ce qui se joue en silence
En séance, cela se dit rarement de manière directe.
On entend plutôt :
"Je sais pas pourquoi, j’arrive pas à m’y mettre."
"J’étais super motivé… et puis j’ai lâché."
"C’est toujours pareil avec moi."
Ce qui affleure, à demi-mot, c’est souvent une tension entre deux mouvements contraires :
un désir de déployer quelque chose de soi,
et une crainte, parfois très ancienne, de ce que cela implique.
Car faire, ce n’est pas seulement produire.
C’est aussi se montrer.
Et se montrer peut réveiller des traces :
le regard de l’autre
l’attente
la critique
la déception
ou même… la réussite.
Oui, parfois, ce n’est pas l’échec qui fait peur. C’est ce qui pourrait arriver si ça marchait.
Le plaisir d’avant… et l’après qui inquiète
Il y a une forme de satisfaction dans l’avant.
Imaginer un projet procure une sensation d’élan, de vitalité, parfois même de maîtrise. On se sent capable, inspiré, aligné et même motivé.
Mais passer à l’après, c’est-à-dire faire, implique une perte.
Perte de l’idéal.
Perte de la toute-puissance de l’imaginaire.
Perte d’un certain contrôle.
Ce passage-là est souvent sous-estimé. Et pourtant, il est central.
Car tant que le projet reste à l’état d’idée, il appartient entièrement à celui qui l’imagine.
Dès qu’il devient réel, il entre dans un monde partagé.
Des répétitions discrètes dans le quotidien
Cela peut prendre des formes très concrètes :
des formations achetées mais jamais terminées,
des projets professionnels sans cesse repoussés,
des idées créatives laissées dans des carnets,
des changements de vie longuement imaginés… mais jamais initiés.
Avec parfois, en toile de fond, une forme de culpabilité :
Je pourrais faire plus
Je me sabote.
Mais parler de sabotage est souvent trop rapide.
Ce qui se joue ici est plus subtil.
Il ne s’agit pas forcément de se nuire, mais de se protéger… sans toujours savoir de quoi.
Ce que cela vient toucher en profondeur
Ce rapport au "plan sur la comète" peut s’enraciner dans différentes histoires :
des environnements où l’erreur était peu tolérée,
des attentes élevées, difficiles à satisfaire,
des expériences où l’élan personnel n’a pas été accueilli,
ou au contraire, des moments où rêver était le seul espace possible.
Dans certains cas, rêver devient une manière de rester en lien avec soi. Une zone refuge.
Mais cette zone peut aussi devenir un lieu de répétition : on y retourne, encore et encore, sans jamais franchir le seuil.
Ce qui se rejoue en analyse
Dans le cadre analytique, ce mouvement apparaît parfois de façon très fine.
Le patient parle d’un projet… puis n’en reparle plus. Ou en évoque un autre, puis un autre encore.
Comme si l’élan était toujours là, mais jamais vraiment engagé.
Ce n’est pas le manque d’idées qui est en jeu. C’est la possibilité de soutenir une continuité.
Rester avec quelque chose, malgré les doutes, les imperfections, les résistances.
Et cela ne se décrète pas. Cela se rencontre.
Entre désir et retenue
Ce "petit côté rêveur" n’est pas un défaut à corriger.Il est une porte d’entrée.
Il parle d’un rapport au désir, au temps, au regard, à la place que l’on s’autorise à prendre.
Il dit quelque chose de la manière dont on s’approche, ou dont on évite, ce qui pourrait vraiment compter.
Et parfois, derrière ces projets jamais réalisés, il y a une question plus vaste qui circule, sans toujours se formuler :
Qu’est-ce que cela changerait… si j’allais au bout ?





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