Pourquoi est-ce que je me sens mal alors que, objectivement, “tout va bien” ?
- Nadya Chaffaut
- 5 mars
- 3 min de lecture

Il y a des phrases qui arrivent en séance comme des excuses.
« Je n’ai pas à me plaindre. »
« Franchement, tout va bien. »
Et puis un silence.
Un silence lourd, presque coupable.
Ce qui va bien est souvent très visible : un travail stable, un couple présent, des enfants en bonne santé, une maison agréable, une vie “rangée”.
Ce qui ne va pas l’est beaucoup moins.
Ce malaise-là ne fait pas de bruit.
Il ne casse rien.
Il ne met rien en péril.
Il s’installe à l’intérieur.
Souvent, il commence par une fatigue sans cause claire.
Une irritabilité diffuse.
Une impression d’être absent à sa propre vie.
On accomplit les gestes.
On coche les cases.
On répond aux attentes.
Mais quelque chose ne vibre pas.
Alors la personne cherche une explication rationnelle.
Elle compare.
Elle relativise.
Elle se dit qu’il y a pire.
Et plus elle relativise, plus le malaise se fait discret… et tenace.
En séance, ce qui apparaît n’est pas un problème objectif.
C’est un décalage.
Un écart entre la vie construite et la vie ressentie.
Parfois, cette vie a été bâtie très tôt, sans que l’on s’en rende compte.
On a appris à être raisonnable, fiable, solide.
À ne pas déranger.
À réussir.
À rassurer les autres.
À tenir.
Tenir est devenu une compétence.
Mais à force de tenir, quelque chose se tait.
Ce malaise peut être le signe d’un désir ancien mis en sourdine.
D’une colère jamais adressée.
D’une tristesse héritée qui ne trouvait pas sa place.
D’une loyauté silencieuse envers une histoire familiale où l’on n’avait pas le droit de se plaindre.
Il arrive aussi que “tout va bien” signifie :
“Je fais ce qu’il faut.”
Mais pas nécessairement :
“Je suis à l’endroit juste pour moi.”
En analyse, ce thème revient souvent sous une forme indirecte.
Les personnes parlent de fatigue, d’ennui, de perte d’élan.
Elles disent qu’elles ne comprennent pas.
Elles cherchent l’erreur.
Il n’y a pas toujours une erreur.
Il y a parfois un trop-plein d’adaptation.
Quand on s’est construit autour de ce qui était attendu, reconnu, valorisé, il arrive un moment où le corps, lui, ne négocie plus.
Il ralentit.
Il s’alourdit.
Il signale.
Ce malaise peut aussi surgir lorsque les objectifs sont atteints. Pendant des années, on a avancé vers un diplôme, une stabilité, un projet. Et une fois arrivé, le silence.
Plus de tension.
Plus d’élan dirigé vers l’extérieur.
Alors quelque chose remonte.
Il ne s’agit pas d’ingratitude.
Il ne s’agit pas d’un caprice existentiel.
Il s’agit souvent d’un espace psychique qui n’a jamais été vraiment habité.
Dans le quotidien, cela se traduit par une difficulté à se réjouir.
Une sensation de vide au milieu du confort.
Une impression étrange d’être spectateur de sa propre réussite.
“Tout va bien” peut devenir une injonction intérieure.
Une manière de se taire.
De ne pas déranger l’équilibre.
Mais le psychisme ne fonctionne pas selon les critères sociaux.
Il ne se nourrit pas uniquement de sécurité ou de conformité.
Il a besoin de sens, de mouvement, de conflictualité parfois.
Ce thème mérite d’être questionné parce qu’il parle d’identité.
De désir.
De place.
Il interroge la manière dont on s’est autorisé — ou non — à exister en dehors des attentes.
En séance, lorsque cette phrase est déposée — “je me sens mal alors que tout va bien” — ce n’est pas une contradiction.
C’est une porte.
Une porte vers ce qui, jusqu’ici, n’a pas eu droit d'exister.
Et parfois, simplement, le fait de ne plus avoir à justifier son malaise ouvre un espace respirable.





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