La réunionite : à force de se réunir, finit-on par ne plus se rencontrer ?

Il y a ces journées où l'on passe d'une réunion à l'autre. On écoute, on échange, on prend des notes, on donne son avis, parfois on débat, souvent on attend son tour pour parler.
Et en fin de journée, cette étrange impression d'avoir beaucoup travaillé sans avoir vraiment avancé.
Alors on se dit qu'il faudrait moins de réunions, qu'on perd du temps, qu'on serait bien plus productif si on nous laissait simplement travailler.
Mais est-ce vraiment la réunion qui pose problème ? Ou ce que nous en faisons ?
Car derrière cette fameuse « réunionite », il se joue peut-être quelque chose de plus profond dans notre rapport au travail, au collectif et à l'autre.
Quand se réunir finit par nous épuiser
Une réunion, ce n'est pas simplement être assis autour d'une table pendant une heure ou deux.
C'est mobiliser son attention, écouter plusieurs points de vue, tenter de comprendre, parfois défendre ses idées, gérer ses réactions, ses désaccords, ses frustrations. C'est aussi composer avec les personnalités, les silences, les tensions et les attentes de chacun.
Tout cela demande une disponibilité psychique.
Et lorsque les réunions s'enchaînent, cette disponibilité s'épuise.
Mais je me demande si ce qui nous fatigue le plus n'est pas parfois ailleurs.
Dans cette impression de consacrer beaucoup d'énergie à quelque chose dont on ne perçoit plus vraiment le sens.
Car nous pouvons sortir fatigués d'une réunion particulièrement riche, mais avec le sentiment d'avoir construit quelque chose.
À l'inverse, une réunion de trente minutes peut nous sembler interminable lorsque nous ne comprenons ni pourquoi nous sommes là, ni ce que notre présence apporte.
Ce n'est donc pas seulement le temps passé en réunion qui nous épuise, mais parfois le sentiment que ce temps ne nous appartient plus et qu'il ne produit rien qui fasse sens pour nous.
Être autour de la table ne signifie pas avoir une place
Il y a quelque chose qui m'interroge particulièrement dans ces espaces collectifs.
Nous sommes plusieurs autour d'une table, mais sommes-nous réellement plusieurs à exister dans les échanges ?
Il y a celui qui parle beaucoup, celui qui cherche à convaincre, celui qui attend patiemment son tour, celui qui préfère se taire.
Et puis il y a celui qui ne dit plus rien.
Non pas parce qu'il n'a rien à dire, mais peut-être parce qu'il a déjà essayé. Parce que ses propositions n'ont jamais été entendues, parce qu'il ne se sent pas légitime ou parce qu'il a compris que les décisions étaient déjà prises.
Son silence devient alors une forme de retrait.
Dans une lecture plus psychanalytique, nous pourrions nous demander ce que ces situations viennent rejouer de notre rapport à la parole, à l'autorité, à la reconnaissance et à notre place parmi les autres.
Car nous n'arrivons pas en réunion débarrassés de notre histoire, de nos représentations et de nos manières d'entrer en relation.
Certains prennent spontanément leur place. D'autres attendent qu'on la leur donne. D'autres encore ont appris à ne pas la prendre.
Et le fonctionnement du groupe peut venir renforcer ces positions.
Donner la parole à quelqu'un ne signifie pas nécessairement lui permettre d'être entendu.
C'est peut-être là que commence la véritable concertation : lorsque nous acceptons que la parole de l'autre puisse avoir une place, même lorsqu'elle vient questionner nos certitudes.
Et si certaines réunions étaient justement essentielles ?
À force de dénoncer la réunionite, nous risquons aussi d'oublier ce que certaines rencontres rendent possible.
Car tout ne se mesure pas en décisions prises, en objectifs atteints ou en comptes rendus rédigés.
Il existe des réunions dont on ressort sans solution immédiate, mais avec une meilleure compréhension de ce que vit un collègue.
On découvre ses contraintes, ses difficultés, ses questionnements. On comprend pourquoi il agit d'une certaine manière, pourquoi ce qui nous semblait évident ne l'est pas nécessairement pour lui.
On cesse, l'espace d'un instant, de regarder uniquement sa fonction pour rencontrer davantage la personne qui l'occupe.
Et cela peut changer beaucoup de choses dans une relation professionnelle.
Parce que derrière les désaccords, il y a parfois des réalités que nous ne connaissons pas. Derrière certains comportements, des préoccupations que nous n'avions pas imaginées.
Encore faut-il pouvoir écouter sans chercher immédiatement à répondre, à conseiller, à corriger ou à juger.
Accepter que l'autre ne pense pas comme nous, sans faire de cette différence une opposition.
Ces espaces de rencontre peuvent alors devenir des lieux de reconnaissance, de soutien et de construction du lien.
Une réunion peut ne produire aucune décision et pourtant avoir permis quelque chose d'essentiel : que des personnes se comprennent un peu mieux.
Et ce temps-là n'est pas nécessairement du temps perdu.
À force de vouloir créer du lien, ne finit-on pas par l'abîmer ?
Voilà peut-être tout le paradoxe de la réunionite.
Nous multiplions les réunions pour mieux communiquer, mieux coordonner, mieux travailler ensemble.
Mais à force de solliciter la présence de chacun, nous risquons d'épuiser précisément ce dont nous avons besoin pour nous rencontrer : notre disponibilité à l'autre.
L'écoute devient distraite. La parole se fait plus automatique. L'agacement prend parfois la place de la curiosité.
On est là parce qu'il faut être là.
Et progressivement, ce qui devait favoriser le collectif peut devenir une contrainte que chacun cherche à éviter.
Pour autant, réduire le nombre de réunions ne suffira pas nécessairement à restaurer le lien.
Car une équipe peut aussi souffrir de ne jamais disposer d'un véritable espace pour se parler, partager ses difficultés ou élaborer ensemble.
Il ne s'agit donc pas d'opposer productivité et relation humaine.
L'une ne devrait pas se construire au détriment de l'autre.
Peut-être avons-nous besoin de distinguer les moments où il faut décider, ceux où il faut réfléchir ensemble et ceux où il est simplement important de se rencontrer.
Sans chercher systématiquement à transformer chaque échange en résultat mesurable.
Sans oublier non plus que les échanges informels, autour d'un café, dans un couloir ou entre deux activités, peuvent parfois permettre une parole plus libre que celle qui circule dans un cadre institutionnel.
Finalement, pourquoi nous réunissons-nous ?
Pour informer ? Décider ? Réfléchir ? Nous rassurer ? Nous comprendre ? Nous sentir appartenir à un collectif ?
Il n'y a pas nécessairement une bonne réponse.
Mais il me semble important de pouvoir se poser la question.
Car derrière l'organisation du travail, il y a toujours des personnes, avec leurs besoins de reconnaissance, leurs différences, leurs limites et leur désir de trouver une place.
Et peut-être que l'enjeu n'est pas tant de multiplier ou de supprimer les réunions, mais de retrouver ce qui leur donne du sens.
À force de vouloir réunir les personnes, n'oublions pas de leur permettre de se rencontrer.





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